23 septembre 2009
Technologia : « Les SSII connaissent une recrudescence de suicides »
Isolement chez le client, pression de l’offshore, menace de
l’intercontrat… Les salariés des sociétés de services sont
particulièrement exposés aux risques de souffrance au travail.
Entretien avec un expert.

Jean-Claude Delgenes est le fondateur de Technologia, cabinet spécialisé en évaluation et en prévention des risques professionnels. Depuis vingt ans, il conseille les plus grandes SSII. En 2007, il a également conduit une mission sur le Technocentre de Renault où des informaticiens prestataires d'IBM et d'Assystem ont mis fin à leurs jours.
01netPro. Les médias se concentrent sur la série noire que connaît France Télécom. Quelle est la situation des salariés en SSII ?
Jean-Claude Delgenes :
On déplore ces derniers temps beaucoup de suicides mais aussi d'arrêts
cardiaques ou de ruptures d'anévrisme en SSII. Si les suicides
« professionnels » sont actuellement mis en avant, les maladies
cardio-vasculaires déciment davantage. Face à la charge psychologique,
au surinvestissement dans le travail, le corps se révolte, somatise. Ce
qui conduit à une perte de sommeil, des troubles cutanés, un
affaiblissement des barrières immunitaires...
En travaillant comme
des dingues, des cadres exposent leur santé, parfois à leur insu. Le
stress numérique participe à ce malaise. Connecté en permanence, le
collaborateur sous contraintes travaille chez lui le soir, le week-end.
L'amplitude de travail n'est plus respectée du fait de la porosité
entre vie privée et vie professionnelle.
En quoi les SSII sont-elles particulièrement exposées ?
C'est
une combinaison de plusieurs facteurs. Première spécificité des SSII :
le management à distance. Consultants et hiérarchiques ne se voient
plus. Il n'y a plus d'échanges, de moments de cordialité. Le salarié
prestataire traite de problèmes parfois très complexes tout en restant
seul. Or les gens qui passent à l'acte sont souvent isolés.
Deuxième spécificité, la menace de l'offshore. Si tu ne fais pas ton travail, « on le donne aux Indiens ».
L'offshore introduit un débat éthique. Les informaticiens français sont
en concurrence avec des équipes lointaines tout en s'interdisant
d'évoquer un quelconque protectionnisme. Il faut former des personnes
en Inde, à distance, reprendre souvent leur travail, puis laisser la
place. Le manque de régulation concourt aussi à ces systèmes très
délétères.
Les évolutions rapides de ces sociétés sont aussi
responsables de la situation. Les SSII se mondialisant, on assiste à
une interpénétration des cultures. Les comportements latins cognent
avec les mœurs anglo-saxonnes. N'oublions pas non plus les
transformations incessantes. Quand une SSII multiplie les
restructurations en quelques années, il faut qu'elle accompagne ses
salariés de façon humaine. Ce qui n'est pas souvent le cas : en France
on se borne souvent à considérer que les gens sont heureux du moment
qu'ils ont un job.
Enfin, les syndicats sont peu représentatifs en
SSII et pèsent difficilement dans les équilibres de ces sociétés
composées essentiellement de cadres.
Et puis il y a la spécificité de l'intercontrat...
Une
SSII développe son marché intérieur de l'emploi. Les affectations se
font par copinage avec le chef. S'ils ne savent pas se vendre, de très
bons professionnels restent en intercontrat durant des mois. C'est
dévastateur. On souffre autant, si ce n'est plus, de sous-activité que
de suractivité. D'autant que, dans ces métiers, la compétence est liée
à la pratique. En restant sur le flanc, on devient vite obsolète.
Dans
le même ordre d'idée, les anciens sont souvent considérés comme moins
pointus techniquement. Ils coûtent cher et sont peu malléables. Il faut
donc épuiser les jeunes cohortes d'informaticiens et pousser les
seniors sur la touche. La concurrence interne crée un climat délétère.
Le salarié doit être également maître de son employabilité. Votre
service disparaît du jour au lendemain ? A vous de créer votre poste...
Dans quel cadre intervenez-vous en SSII ?
Malheureusement,
on fait souvent appel à nous, dans l'urgence, après des drames. Il
s'agit en premier lieu de renouer le dialogue. Nous faisons des
réunions intitulées Partage et progrès, qui permettent de libérer la
parole. La hiérarchie écoute sans censure ni sanction. Il faut ensuite
arriver à une vraie répartition du travail. Des salariés ne peuvent
rester en intercontrat des mois durant, ils en sortent dézingués.
Inversement,
quand un consultant enchaîne des déplacements, ses missions doivent
être entrecoupées de phases de repos. Il faut aussi prévoir des moments
et des espaces de convivialité. L'open space, quand ce n'est pas du desk sharing,
crée un environnement de travail perturbant. Le salarié n'a pas la
capacité de se soustraire au regard des autres, de souffler tout
simplement.
Enfin, il faut repenser le mode d'évaluation personnelle
– y compris sur la rémunération – pour introduire plus de collectif.
Dans ces sociétés, chacun est un centre de profit à lui tout seul. Il
faut tenir les objectifs de productivité individuels couplés à de
multiples reporting. Non seulement cela use les esprits mais on perd en
échanges informels, en intelligence collective.
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